Acupuncture et cancers : prise en charge de la douleur.

Le cancer, ou plutôt les cancers car il s’agit d’un groupe de maladies très hétérogènes, est souvent à l’origine de douleur. Cette douleur peut être directement provoquée par la lésion cancéreuse ou indirectement en raison des traitements (chimiothérapie, radiothérapie, chirurgie…). Il existe tout un arsenal thérapeutique pour soulager au maximum le patient. Parmi les possibilités non médicamenteuses l’acupuncture a une place de plus en plus importante.

Les patients y ont recours souvent d’eux même mais de plus en plus sur les conseils de leurs médecins (traitant, oncologue, algoloque….). Des organisations de premier plan, telles que l’American Society for Clinical Oncology et le National Comprehensive Cancer Network, recommandent des interventions non pharmacologiques, telles que l’acupuncture, pour gérer la douleur cancéreuse (1).

En 2013, l’Académie de Médecine a reconnu sa place chez les patients cancéreux (2). La prise en charge du patient cancéreux est complexe et multi-disciplinaire. Les moyens utilisés tant en thérapeutique (contre le cancer) qu’en symptomatique (contre les plaintes du patients) sont multiples et complémentaires. L’acupuncture est un des moyens utilisés pour lutter contre les symptômes, elle n’a pas d’action curative démontrée dans ce cadre. Elle permet d’aider le patient a mieux supporter les traitements conventionnels (notamment les nausées-vomissements de la chimiothérapie (3), à mieux gérer son stress, à améliorer son bien être et nous allons le voir à mieux gérer ses douleurs. Je vous propose une petite revue de la littérature sur ce dernier point. Les références sont tirées d’articles publiés dans les revues médicales de référence. Le sujet est très vaste, ainsi je vais en citer quelques unes seulement. Rappelons que les effets indésirables de l’acupuncture sont rarissimes pour ne pas dire inexistants lorsqu’elle est pratiquée par un professionnel formé et utilisant des aiguilles stériles à usage unique et respectant les règles d’hygiènes de base. Je vais parler d’acupuncture (avec aiguilles) et d’acupression (appuis sur des points d’acupuncture mais sans aiguille).

En décembre 2019 est publié dans la prestigieuse revue JAMA oncologie (4) une revue systématique portant sur 17 essais cliniques et d’une méta-analyse de 14 essais publiés dans la littérature scientifique. A noter que cette étude a été citée par la revue PRESCIRE d’août 2020 (réputée pour sa rigueur scientifique et son indépendance). Il s’agit d’essais randomisés (tirage au sort) comparant l’acupuncture ou acupression soit à un traitement antalgique (médicamenteux), soit à des soins classiques ou soit à une « fausse acupuncture » ou acupuncture simulée. Dans ce dernier cas l’acupuncture est comparée à une acupuncture « placebo » où les chercheurs utilisent des aiguilles qui ne piquent pas (un manchon masquant l’opération pour faire croire à une vraie acupuncture), soit les chercheurs piquent mais n’importe où (pas sur les points d’acupuncture). Le critère principal de jugement de ces essais était l’intensité de la douleur. Les patients du groupe acupuncture ont une une diminution de leur douleur significative (non lié au hasard) et qualifiée d’importante par rapport aux patients n’ayant que des soins classiques. La baisse de la douleur a également été significativement plus importante dans les groupes acupuncture versus acupuncture simulée. Les patients des groupes acupuncture + antalgique ont été mieux soulagés de leur douleur que les patients des groupes antalgiques seul. Dans certains essais cette amélioration a permis de réduire les doses de morphine (de 30 mg en moyenne). Ce dernier aspect est très intéressant pour limiter les doses d’antidouleur.

L’effet antalgique de l’acupuncture a également été contrôlé chez les patient en phase palliative. Par exemple en octobre 2018 une étude rétrospective (5) (les chercheurs ont repris 68 dossiers de patients ayant un cancer pris en charge en soin palliatif et ayant bénéficié d’acupuncture pour la gestion de leur douleur). Des réductions significatives des scores moyens de douleur ont été observées après le premier traitement (p <0,001) et pour tous les traitements (<0,001). Il y avait des améliorations significatives de l’anxiété, de la dépression, de la somnolence, de l’essoufflement, de la fatigue, des nausées et du bien-être après le premier traitement et pour tous les traitements ( P <.001), en lien avec la baisse des douleurs ou en lien avec une action propre de l’acupuncture (ou les deux).

En 2016 (6) une autre revue de la littérature concluaient que l’acupuncture associée à un traitement médicamenteux a entraîné une amélioration de la douleur, un soulagement de la douleur plus rapide, une durée plus longue de l’analgésie (période sans douleur) et une meilleure qualité de vie, sans effets indésirables graves, par rapport aux traitements médicamenteux seuls (non associés à l’acupuncture).

Pour terminer, je vous partage une étude intéressante sur l’effet de l’acupuncture sur la douleur non pas du cancer mais de son traitement. La plupart des cancers du sein sont dits hormono- dépendants. Leur prise en charge consiste notamment à donner pendant des années un médicament « anti-hormonal » appelé anti-aromatase. Si leur effet n’est plus à démontrer, leur tolérance est souvent moyenne. Presque la moitié des patientes vont présenter des douleurs ostéo-articulaires, tendineuses, parfois de type neuropathique ou diffuses. En 2016 lors du congrès de la société française du cancer le chiffre de 57% des femmes traitées avec les anti-aromatase souffraient de douleur en lien avec ce traitement. 9% des femmes ont dû stopper ce traitement en raison de douleurs. En 2017 une étude très intéressante a été publiée (7). Il s’agit d’une étude multicentrique (plusieurs hôpitaux) et randomisée (tirage au sort), la plus vaste réalisée sur le sujet. Elle a été financée par l’institut national du cancer américain et portait sur 226 patientes qui ont été tirées au sort pour être incluses soit dans un groupe acupuncture (110 patientes), soit dans un groupe acupuncture simulée ou factice (59 patientes) ou soit dans un groupe sans acupuncture réelle ni factice (57 patientes). Après 6 semaines de traitement, la douleur a été améliorée dans le bras « acupuncture » par rapport aux bras « acupuncture factice » ou « pas acupuncture » et ce de façon significative (p=0,01). L’effet est plus important que celui observé avec la duloxétine (Cymbalta®), un antidépresseur utilisé pour soulager la douleur chez les personnes atteintes de cancer. Les bénéfices de l’acupuncture semblent durables puisqu’ils ont persisté pendant les 24 semaines de l’étude. Lors de sa présentation à un congrès américain de cancérologie un des auteurs, le Dr Dawn Hershmann, concluait « L’acupuncture pourrait améliorer l’observance aux traitements par anti-aromatases et de ce fait améliorer les résultats sur le cancer du sein […] Nous pensons qu’il y a désormais suffisamment de données pour que l’acupuncture soit remboursée dans les arthralgies induites par anti-aromatases» (8). Comme toute étude sur l’acupuncture, cette étude n’est pas en double aveugle car le médecin sait dans quel groupe appartient son patient, mais la méthodologie est suffisante pour pouvoir proposer cette alternative dénuée de risques et peu couteuse. Cette étude confirme d’autres études sur le sujet, notamment une de 2015 (9).

La méthodologie pour prouver l’effet de l’acupuncture n’est pas simple mais un nombre croissant d’études convergent vers cette conclusion que cette branche de la médecine traditionnelle chinoise apporte un soulagement des douleurs chez les patients cancéreux soit directement, soit en synergie avec les médicaments. Elle permet une meilleure tolérance des traitements conventionnels. L’acupuncture permet également de réduire l’anxiété, d’améliorer l’humeur, la qualité de vie… Je vous ai partagé des études cliniques où il existe un protocole précis afin de limiter les biais et d’étudier scientifiquement l’effet de l’acupuncture. Mais dans la vraie vie, le patient va établir une relation de confiance avec le praticien en médecine traditionnel chinoise (MTC), qui va lui apporter plus que la « simple » technique consistant à piquer au bon endroit. L’écoute et la prise en charge holistique de cette pratique potentialisera l’effet des aiguilles. Je ne pratique pas cette médecine, mais je peux attester du bénéfice apporté à mes patients par cette prise en charge complémentaire. Ce que l’académie de médecine nomme les thérapies complémentaires, dont l’acupuncture fait partie, ont toute leur place dans la prise en charge des patients notamment cancéreux, évidemment en coordination avec les autres soignants et en choisissant des collaborateurs formés, pratiquant leur soins dans les règles de l’art et de sécurité optimale et conscients de leurs limites. Aucune thérapie complémentaire guérit du cancer. Mais la plupart apporte une aide précieuse participant au processus de guérison, d’amélioration des symptômes, de tolérance des traitements conventionnels et d’amélioration de la qualité de vie. La médecine traditionnelle chinoise, et l’acupuncture en particulier, a toute sa place dans ce cadre.

© Dr Julien Maréchal

Sources :

1 Swarm R, Anghelescu DL, Benedetti C, et al; National Comprehensive Cancer Network (NCCN). Adult cancer pain. J Natl Compr Canc Netw. 2007;5(8):726-751 / National Comprehensive Cancer Network. NCCN Clinical Practice Guidelines in Oncology (NCCN Guidelines). Adult Cancer Pain. Version 1. https://www.nccn.org/professionals/default.aspx. Published January 22, 2018. Accessed June 10, 2018.

2 http://www.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2013/07/4.rapport-Thérapies-complémentaires1.pdf

3 Systematic Review of Acupuncture in Cancer Care: A Synthesis of the Evidence ; M. Kay Garcia, Jennifer McQuade, Robin Haddad, Sonya Patel, Richard Lee, Peiying Yang, J. Lynn Palmer, and Lorenzo Cohen ; Journal of Clinical Oncology 2013 31:7, 952-960

4 He Y, Guo X, May BH, et al. Clinical Evidence for Association of Acupuncture and Acupressure With Improved Cancer Pain: A Systematic Review and Meta-Analysis. JAMA Oncol. 2020;6(2):271–278. doi:10.1001/jamaoncol.2019.5233

5 Miller, K. R., Patel, J. N., Symanowski, J. T., Edelen, C. A., & Walsh, D. (2019). Acupuncture for Cancer Pain and Symptom Management in a Palliative Medicine Clinic. American Journal of Hospice and Palliative Medicine®, 36(4), 326–332. https://doi.org/ 10.1177/1049909118804464

6 Caiqiong Hu, Haibo Zhang, Wanyin Wu, Weiqing Yu, Yong Li, Jianping Bai, Baohua Luo, and Shuping Li; Acupuncture for Pain Management in Cancer: A Systematic Review and Meta-Analysis

7 Hershman DL, et al. Effect of Acupuncture vs Sham Acupuncture or Waitlist Control on Joint Pain Related to Aromatase Inhibitors Among Women With Early Stage Breast Caner : A Randomized Clinical Trial JAMA. 2018 Jul 10;320(2):167-176.

8 https://francais.medscape.com/voirarticle/3603802#vp_1

9 Bae, K., Yoo, H.-S., Lamoury, G., Boyle, F., Rosenthal, D. S., & Oh, B. (2015). Acupuncture for Aromatase Inhibitor–Induced Arthralgia: A Systematic Review. Integrative Cancer Therapies, 496–502.